Homélie de la messe chrismale 2026


Cette semaine, il n’y aura pas de messe chrismale à Jérusalem. Pas plus que la messe des Rameaux n’a pu être célébrée dimanche à la basilique du Saint Sépulcre, puisque le Patriarche latin de Jerusalem en a été empêché. C’est la première fois depuis des siècles, comme l’a déploré le cardinal Pizzaballa. C’est dire la situation dramatique des chrétiens de Terre Sainte, comme de tant d’autres au Moyen Orient, et ailleurs encore : tant d’autres de nos frères et sœurs, de l’Ukraine au Soudan, qui abordent ces jours saints dans une atmosphère d’apocalypse. Nous avons un devoir de communion et de solidarité avec eux, nous qui avons le privilège de pouvoir nous rassembler sans danger pour célébrer le Mystère Pascal paisiblement. Leur témoignage est aussi une invitation à comprendre la dimension apocalyptique de ce que nous célébrons, tout particulièrement ce soir. Car oui, la messe chrismale a un parfum d’apocalypse même pour nous. Ce parfum est d’abord introduit par la deuxième lecture que nous venons d’entendre, tirée du livre de l’Apocalypse de saint Jean. Il se diffuse ensuite à partir des huiles que je vais consacrer dans un instant, et qui ont-elles-même une valeur apocalyptique. Voilà ce que je voudrais contempler avec vous brièvement.

Commençons par nous entendre sur le sens du mot « apocalypse ». Dans le vocabulaire courant il désigne un cataclysme, un enchainement de catastrophes spectaculaires et gigantesques, aux airs de fin du monde. On a lu et entendu ce mot-là, par exemple, à propos de l’incendie des Corbières l’été dernier. Pour en arriver là, il s’est opéré une sorte de glissement, à partir du sens biblique du mot « apocalypse » qui ne veut pas dire « catastrophe », mais « révélation », « dévoilement » du projet de Dieu à travers les tumultes de l’Histoire. Le livre de l’Apocalypse de saint Jean s’attache par exemple à décrypter pour la première génération chrétienne la manière dont Dieu prépare sa victoire finale, à travers les persécutions et la violence qu’ils commencent à subir dans l’empire romain. Ainsi, « l’apocalypse » ne désigne pas tant ces épreuves elles-mêmes, que leur sens salvifique caché. Pour décoder de cette manière les événements qui font l’actualité du monde, il faut une clé bien particulière. Cette clé, elle se trouve proclamée dans le passage que nous venons de lire : « Oui ! Amen ! Moi je suis l’Alpha et l’Oméga dit le Seigneur Dieu, Celui qui est, qui était et qui vient, le Souverain de l’univers. » (Ap 1,8) Jésus ne dit pas autre chose dans la synagogue de Nazareth en affirmant pour son auditoire : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Ecriture que vous venez d’entendre. » (Lc 4,21) La juste clé de compréhension de l’Histoire, jusque dans ses épisodes les plus effrayants, c’est que Jésus en est le Maître. Il est à l’origine du temps et il en est la fin. Donc le cours apparemment si chaotique de l’Histoire ne nous entraine pas dans l’abîme, mais à la rencontre du Dieu qui vient.

Au centre de notre célébration ce soir, il y a 3 huiles : l’huile des catéchumènes, l’huile des malades, et le saint chrême. Je vais les consacrer ce soir avant de les distribuer à chaque paroisse du diocèse afin qu’elles puissent être utilisées au cours des 12 mois qui viennent. Mais à quoi vont-elles servir ? Leur utilité est de peindre la fresque du Salut dans chacune de nos vies, discrètement, presque invisiblement, mais surement. C’est précisément là, dans leur mode d’efficacité voilée, que s’exprime leur « style apocalyptique » commun : à travers elles, Dieu agit vraiment dans l’histoire de celles et ceux qui les reçoivent, mais de manière imperceptible à première vue. Et ce n’est qu’à la fin de leur vie que cette action sera pleinement visible. Chaque huile déploie ensuite sa tonalité apocalyptique particulière :

L’huile des catéchumènes est la première qui peut être reçue, une ou plusieurs fois, sur le chemin vers le baptême. Elle est signe de combat et de libération. Elle souligne que l’on n’entre pas dans la vie divine sans devoir affronter le Mal. Son message apocalyptique est donc que l’histoire humaine est un lieu de combat spirituel, de combats parfois très rudes, à l’image des affrontements mis en scène dans la littérature apocalyptique avec force dragons et bêtes fantastiques. Ces tableaux imaginaires sont des métaphores de la réalité de nos vies. Comme dans ces tableaux, l’huile des catéchumènes annonce déjà dans nos vies la délivrance et la victoire finale.

L’huile des malades, ensuite, sert à donner le sacrement du même nom. Elle manifeste ainsi un Dieu qui sauve dans la fragilité. Elle signifie que Dieu ne nous sauve pas seulement à la toute fin de la vie, au moment de la mort, mais dès cette vie, au cœur même de notre souffrance et de notre faiblesse. Le message apocalyptique de l’huile des malades, c’est que la puissance de Dieu se manifeste dans ce qui semble perdu. La vie surgit là où l’on attend la mort. En faisant que ce qui paraît un échec soit en réalité une victoire, l’huile des malades actualise à sa manière, dans notre vie, le Mystère de la Croix.

 En dernier je consacrerai le Saint Chrême : il vient en dernier dans la liturgie de ce soir car c’est la plus solennelle et la plus précieuse des 3 huiles. La plus utilisée aussi : le Saint Chrême sert pour le baptême et la confirmation, pour l’ordination des prêtres, ou encore pour la consécration des autels. Il est le plus directement lié au « Christ ». Nous connaissons ce mot comme le nom propre de Jésus, mais il s’agit d’abord d’un adjectif qui veut dire « oint », « couvert d’huile ». Le sens apocalyptique du Saint Chrême est proprement vertigineux : il configure celui qui le reçoit au Christ glorifié en personne ; il proclame que nous sommes prêtres, prophètes et roi avec Jésus, comme nous avons eu l’occasion d’y réfléchir ensemble lors des assemblées paroissiales de cet hiver. Le Saint Chrême est une anticipation de la divinisation finale qui nous attend au terme de l’Histoire.

Les trois huiles consacrées ce soir sont donc bien “apocalyptiques” dans leur style commun, comme dans leur message propre. Ensemble, elles agissent avec une efficacité discrète et qui ne sera pleinement révélée qu’au terme de nos histoires personnelles. Chacune d’elle porte aussi son propre message de combat, de guérison, et de glorification. Si on les reprend donc une dernière fois ensemble, on voit apparaître une dynamique, comme une apocalypse en 3 temps : il faut commencer par le combat et l’arrachement au mal pour entrer dans la vie avec Dieu (avec l’huile des catéchumènes), il faut aussi traverser l’épreuve et la guérison (avec l’huile malades), pour parvenir à la gloire divine (avec le Saint Chrême). Autrement dit, ces huiles peignent nos vies comme des histoires saintes : elles réalisent de manière sacramentelle toute l’histoire du Salut déjà engagé, déjà efficace, mais encore en attente de sa pleine manifestation. Au cours de cette messe, les prêtres sont invités tout spécialement à raviver en eux ce don en renouvelant les engagements de leur ordination. Prions pour eux, comme pour toutes celles et tous ceux qui seront marqués au fil de l’année qui vient par l’une de ces huiles.

✠ Bruno VALENTIN
Evêque de Carcassonne et Narbonne

Messe chrismale

Cathédrale Sainte-Michel de Carcassonne

Mard 31 mars 2026