Homélie de la Vigile Pascale 2026


La vigile pascale nous fait faire un long parcours à travers toute la Bible : Un long parcours destiné à nous reconduire au cœur de notre foi, et de notre baptême. L’Apôtre Paul, notamment, nous l’a dit très clairement dans l’avant-dernière lecture : si nous avons été baptisés, « c’est pour que nous menions une vie nouvelle, nous aussi, comme le Christ qui (…) est ressuscité d’entre les morts. » (Rm 6,4) Ces mots sont adressés à chacun d’entre nous cette nuit, et tout particulièrement à vous qui dans un instant serez baptisés et confirmés. Paul vous le dit clairement : ce soir, vous changez de vie. Mais comment ? Vous n’allez pas forcément changer de boulot ou d’adresse. Vous ne changerez sans doute pas non plus de famille ou d’amis, et demain matin vous aurez toujours la même tête a priori. Alors ? A quelle « vie nouvelle » vous ouvre le baptême ? Avant-hier lors de la messe du Jeudi Saint nous avons médité sur le mystère de l’Eucharistie à la lumière du témoignage des bienheureux martyrs d’Algérie, et particulièrement des 7 moines de Tibhirine enlevés et assassinés il y a 30 ans, au printemps 1996. C’est à nouveau vers eux que je me tourne ce soir. Je voudrais qu’ils nous parlent de la manière dont ils ont vécu dans leur chair le parcours biblique que nous venons de faire au cours de cette Vigile. Je voudrais recueillir auprès des moines de Tibhirine 4 clés pour vivre, nous aussi, en ressuscités.

1. La première clé est un constat : c’est dans la nuit qu’on ressuscite. Notre Vigile a commencé dans l’obscurité. Puis un feu a été allumé, afin d’embraser le cierge pascal. De là, cette lumière s’est transmise, de proche en proche, à chacun de vos cierges. Nous sommes ainsi tous devenus porteurs de lumière, mais sans sortir de la nuit. Les moines de Tibhirine, eux aussi, se sont trouvés plongés dans une nuit profonde, la nuit de violence et de mort qui a enveloppé l’Algérie durant une décennie de guerre civile. Ils ont choisi de ne pas fuir, mais de demeurer dans cette nuit-là, comme des cierges de Pâques. Leur présence était une petite flamme, dérisoire au milieu des bourrasques de brutalité, mais tenace. Leur choix nous dit donc en premier lieu que vivre en ressuscité, ce n’est pas rêver d’un monde où il ne ferait jamais nuit. C’est faire jaillir la lumière du cœur même de la nuit. C’est faire jaillir la vie du chaos, comme nous avons vu Dieu le faire dans la première lecture, prise au livre de la Genèse (Gn 1). En faisant surgir la fraternité là où semblait dominer la barbarie, les moines de Tibhirine ont fait œuvre de création, ils ont fait œuvre divine.

2. La deuxième clé est une règle de vie : vivre en ressuscité, c’est faire confiance : faire confiance aussi radicalement qu’Abraham, acceptant dans la deuxième lecture (Gn 22) de livrer son fils à Dieu ; faire confiance aussi radicalement que le peuple Hébreux, osant dans la troisième lecture franchir la mer rouge et plonger dans l’inconnu de la liberté, au prix d’une longue marche au désert (Ex 14) ; faire confiance aussi radicalement que les moines de Tibhirine, qui ne maitrisaient plus rien de leur avenir en choisissant de demeurer dans leur monastère, et abandonnaient ainsi leurs vies entre les mains de Dieu. Vivre en ressuscité, c’est faire confiance jusqu’au bout, et au-delà du bout, libre de tout repli sur soi, et de toute peur.

3. La 3ème clé fait écho à la promesse que nous avons entendu des prophètes, et notamment du prophète Ezechiel dans la cinquième lecture : « je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. » (Ez 36). La Résurrection ne se passe pas au dehors de nous, mais au-dedans de nous : elle est un changement du cœur. Elle n’en est pas moins réelle. Plus réelle même qu’une simple réanimation, ou une hypothétique réincarnation : l’un et l’autre de ces concepts disent en effet une vie qui se prolonge à l’identique, dans le même corps ou dans un autre corps, mais à l’identique. Vivre en ressuscité, c’est d’abord être mort à la vie d’avant, pour vivre tout différemment comme l’affirmait Paul il y a un instant dans l’avant-dernière lecture (cf Rm 6). On mesure la réalité de ce changement de cœur, en lisant le testament spirituel du prieur de Tibhirine, le Père Christian de Chergé. Sa transformation intérieure est tellement radicale, qu’il est capable d’un regard totalement neuf sur les autres, capable même de voir un ami dans celui qui va l’assassiner. C’est ainsi qu’il le regarde dans les dernières ligne de ce très beau texte : « Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet « À-DIEU » envisagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. »

4. Chers amis, vous qui demandez à être baptisés, vous le mesurez bien : le choix que vous faites ce soir est bien plus qu’un simple rite social. C’est un passage vers une vie vraiment nouvelle, un passage qui se reconnait à ses fruits. Voilà la 4ème et dernière clé que vous transmettent les moines de Tibhirine. Ils vous ont précédé dans le jardin où s’est achevé notre parcours biblique de ce soir. On pourrait dire que ce long chemin à  travers la Bible se termine là où il a commencé, puisque nous sommes passés du jardin d’Eden dans la première lecture, au jardin du tombeau de Jésus, dans l’Evangile (Mt 28). Marie Madeleine et l’autre Marie y sont arrivées les premières, mais elles n’y sont pas restées très longtemps : « vite, elles quittèrent le tombeau, remplies à la fois de crainte et d’une grande joie » nous précise Saint Matthieu. Il faut dire qu’il n’y a plus grand-chose à voir, dans ce jardin, rien d’autre qu’un tombeau vide. Il faut dire surtout qu’elles n’ont aucune explication à donner à ce qu’elles ont vu : elles veulent juste porter la nouvelle aux disciples. Les moines de Tibhirine non plus n’ont pas laissé d’explication savante de la Résurrection. Ils l’ont simplement laissé deviner, au cœur de leur vie, comme une présence autrement : présence d’une paix inexplicable face à la violence ; présence d’une liberté incompréhensible face à la mort ; présence d’un amour qui défie toute logique humaine. La Résurrection se reconnait aux fruits qu’elle porte dans nos vies.

Les 7 moines de Tibhirine n’ont pas seulement cru à la Résurrection : ils ont laissé la Résurrection prendre corps dans leur manière de vivre. A chacun de nous, à chacun de vous qui allez maintenant être baptisés, ces frères dans la foi murmurent : « Ce que tu entends cette nuit, tu es appelé à le vivre. La Résurrection n’est pas derrière toi, dans la manière dont Jésus est sorti du tombeau il y a 2000 ans, elle est devant toi, dans la manière dont, à ton tour, tu vas aimer. »

✠ Bruno VALENTIN
Evêque de Carcassonne et Narbonne

Vigile Pascale 2026

Cathédrale Saint-Michel de Carcassonne

Samedi 04 avril 2026