Homélie Jeudi Saint 2026


Dans quelques jours, le pape Léon XIV sera en Algérie pour un voyage historique, puisque ce sera le premier voyage d’un pape dans ce pays. Le Saint Père se rend bien-sûr sur les traces de son maitre spirituel, Saint Augustin. Mais il y croisera aussi les traces, bien plus récentes, des 19 bienheureux martyrs d’Algérie. Les plus connus d’entre eux sont les 7 moines de Tibhirine, enlevés et assassinés au printemps 1996, il y a donc juste 30 ans. A l’occasion de cet anniversaire, je voudrais recueillir avec vous l’enseignement de ces martyrs sur le mystère de l’Eucharistie dont nous célébrons ce soir l’institution. Tous les 19 martyrs d’Algérie avaient en effet en commun un grand amour pour l’Eucharistie. Ce fait est souligné par le postulateur de leur cause de béatification : « Il est très significatif que 5 d’entre eux aient été tués en allant à la messe ou en revenant. Ce n’est pas une foi théorique qu’ils vivaient. C’est la foi en Jésus Christ qui se donne dans son Corps eucharistique, et c’est là, dans l’Eucharistie, qu’ils ont puisé la force de donner leur vie à leur tour. Pour eux, l’Eucharistie n’était pas d’abord un sujet théologique ou une dévotion, mais un art bien concret de vivre, et finalement de mourir. » Leur message pour nous ce soir tient en 4 leçons de vie eucharistique :

La première, c’est que l’Eucharistie est la source d’une présence offerte. Ces 19 religieux et religieuses ont choisi de rester en Algérie au cœur de la guerre civile, la « décennie noire » des années 1990 durant laquelle la violence islamiste a fait des dizaines de milliers de morts. Ils connaissaient bien sûr le danger. Que penser de leur choix de rester dans un tel contexte, et comment le comprendre ? Selon les points de vue on pourra parler d’héroïsme, d’inconscience, ou de témérité. Mais aucune de ces explications humaines ne donne en vérité la clé de leur choix : c’est un choix eucharistique murement réfléchi. Les écrits du Père Christian de Chergé en particulier, le Prieur de Thibhirine, en témoignent. Ils ont choisi d’être là, pour Dieu et pour leurs voisins musulmans, solidaires et donnés. Ils ont choisi de demeurer comme Jésus, dont saint Jean vient de dire dans l’évangile : « sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout. » L’Eucharistie nous apprend que la vraie présence n’est pas synonyme de domination, mais d’offrande silencieuse.

La 2ème leçon de vie eucharistique de nos frères et sœurs martyrs fait écho à la deuxième lecture de ce soir, dans laquelle Paul nous a livré le témoignage infiniment précieux de l’institution de l’Eucharistie : infiniment précieux parce que ce passage de la première lettre aux Corinthiens est le plus ancien récit du repas du Jeudi Saint que nous ayons, plus ancien que les 4 évangiles. Paul est le premier, donc, à avoir consigné pour nous la transmettre cette parole de Jésus : « Ceci est mon corps qui est pour vous ». A l’instant où il prononce cette parole, Jésus dit ce qu’il vit, et il vit ce qu’il dit. A chaque messe cette parole prononcée sur le pain prend corps à nouveau, et Jésus continue de vivre ce qu’il dit au milieu de nous. Il est là, et il se donne. Les 19 martyrs d’Algérie ont vécu de ce Mystère, jusqu’à le laisser devenir vérité dans leur propre chair. Leurs vies données jusqu’à verser leur sang manifeste que l’Eucharistie engage toute l’existence. Ces vies offertes nous disent à nous la gravité de ce que nous faisons, lorsque nous venons communier à la messe : communier au Christ, ce n’est pas seulement le recevoir pour nous, c’est consentir à être, nous aussi, livrés pour la vie des autres.

3. « Faites cela en mémoire de moi. » En instituant l’Eucharistie, Jésus n’érige pas un « monument aux morts », en l’occurrence à lui-même. Il n’invente pas un simple outil symbolique de souvenir, mais un moyen de communion universel dans un éternel présent. L’Euchariste rend possible une communion qui dépasse toutes les frontières visibles, celles du temps comme celles de l’espace, celles de la culture comme celles de la religion elle-même. C’est la 3ème leçon de vie eucharistique des martyrs d’Algérie pour nous : ils ont nourri dans l’Eucharistie une fraternité réelle avec leurs voisins musulmans. Leur fidélité eucharistique ne les a pas séparés du monde qui les entouraient. Au contraire, elle les a ouverts à tous. Quelle leçon pour nous, qui vivons dans une société de plus en plus marquée par les antagonismes et la tentation du repli apeuré sur celles et ceux qui nous ressemblent et pensent comme nous ! L’Eucharistie authentique dilate le cœur. Elle construit une communion qui dépasse toutes les différences, et même les différences d’appartenances religieuses, sans les nier.

4. Après avoir lavé les pieds de ses disciples, Jésus leur donne la clé de ce geste si choquant pour la sensibilité de de l’époque, si « disruptif » pour employer un mot à la mode : « C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. » Saint Jean ne raconte pas l’institution de l’Eucharistie dans son évangile. Puisque le récit en a déjà été fait par Paul aux Corinthiens 40 ans plus tôt, puisque Matthieu, Marc, et Luc l’ont déjà repris dans leurs évangiles respectifs, Jean choisi, lui, de raconter le repas du Jeudi Saint sous un autre angle, celui du lavement des pieds. Ce n’est pas un autre événement. C’est le même, mais vu sous un autre angle. Le geste du lavement des pieds parle de l’Eucharistie comme d’une école pour devenir d’humbles artisans de paix, par l’abaissement et le service. Samedi dernier, en saluant les habitants de Monaco, Léon XIV a souligné que « la démonstration de la force et la logique de la toute-puissance blessent le monde et compromettent la paix. » Et il ajouté « Dans la Bible, comme vous le savez, ce sont les petits qui font l’histoire ! » C’est précisément la 4ème leçon de vie eucharistique des martyrs d’Algérie pour nous ce soir. Dans le contexte de la guerre civile algérienne, Ils ont refusé d’entrer dans la peur ou la vengeance. L’Eucharistie a été pour eux une école de paix au cœur de la violence. Elle les a formés en artisans de paix, capables d’aimer jusque dans l’insécurité et le rejet violent.

« S’il m’arrivait un jour – et ça pourrait être aujourd’hui – d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays. » Ce sont les premiers mots du testament spirituel du Bienheureux Christian de Chergé, rédigé 2 ans avant son martyre. Ce texte magnifique témoigne d’une attitude pleinement eucharistique. Parce qu’il est habité d’une espérance plus forte que la mort ; parce qu’il est dominé par le pardon et la confiance ; parce qu’il atteste d’une certitude concrète : la vie donnée n’est pas perdue, elle est transfigurée. Dans cette attitude eucharistique Christian de Chergé trouve finalement la source de sa joie : « Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf, ou d’idéaliste. Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec lui Ses enfants de l’Islam tels qu’Il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de Sa Passion, investis par le Don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences. Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière pour cette JOIE-là, envers et malgré tout. »

✠ Bruno VALENTIN
Evêque de Carcassonne et Narbonne

Jeudi Saint

Cathédrale Saint-Michel de Carcassonne

02 avril 2026